Alain Delon, décédé le 18 août 2024 à l’âge de 88 ans, demeure l’une des figures les plus monumentales et complexes du cinéma français. Son nom évoque instantanément un regard bleu acier, un charisme magnétique et une élégance féline qui ont défini une certaine idée du charme masculin des années 1960 et 1970. Plus qu’un simple acteur, il est devenu un symbole culturel, une icône internationale dont l’aura mystérieuse, forgée par des rôles de personnages solitaires, ambigus et souvent tragiques, a fasciné des générations de cinéphiles, de créateurs de mode et d’artistes. Sa vie, un mélange de triomphes éclatants et de drames personnels intenses, a contribué à bâtir une légende qui survit à sa disparition.
Né le 8 novembre 1935 à Sceaux, Alain Fabien Maurice Marcel Delon n’était pas prédestiné à la gloire. Issu d’une famille modeste, ses parents divorcent alors qu’il n’a que quatre ans. Cette rupture précoce le conduit d’abord en famille d’accueil, avant qu’il ne retourne vivre avec sa mère et son beau-père. Sa jeunesse est marquée par une instabilité et une indiscipline notoires. Élève turbulent, il est renvoyé de plusieurs établissements catholiques. À quinze ans, il abandonne l’école pour un apprentissage de charcutier. C’est un tournant radical qui le mène, à dix-sept ans en 1953, à s’engager dans la Marine nationale. Il est envoyé en Indochine comme fusilier marin. Cette expérience de la guerre le marquera profondément, façonnant le caractère dur et résolu qu’on lui connaîtra plus tard. À son retour en France, il s’installe à Paris, sans plan de carrière précis mais animé d’une volonté farouche de s’extirper de sa condition.
Sa carrière débute par un coup du sort. Accompagnant des amis au Festival de Cannes, son physique exceptionnel est remarqué par un agent. En 1957, il décroche son premier rôle dans Quand la femme s’en mêle d’Yves Allégret. Le véritable tournant survient en 1958 avec Christine. Sur ce tournage, il rencontre Romy Schneider, une jeune star austro-allemande. Leur relation passionnée, ultra-médiatisée, fait d’eux le couple glamour de l’Europe et propulse Delon au rang de jeune premier le plus en vue.
La consécration internationale arrive en 1960 avec Plein Soleil de René Clément. Son interprétation de Tom Ripley, l’usurpateur séduisant et amoral, est un triomphe critique et commercial. Ce rôle définit son emploi : l’ange au visage parfait capable de la plus sombre des actions. La même année, il tourne Rocco et ses frères de Luchino Visconti, un drame familial qui assoit sa crédibilité d’acteur. Sa collaboration avec les maîtres italiens se poursuit :
- Luchino Visconti : Après Rocco, il le dirige dans la fresque historique Le Guépard (1963), Palme d’or à Cannes, où Delon incarne l’aristocrate Tancrède.
- Michelangelo Antonioni : Il joue dans L’Éclipse (1962) aux côtés de Monica Vitti, explorant l’incommunicabilité et la modernité.
Après une tentative hollywoodienne mitigée entre 1964 et 1966 (Lost Command, Texas Across the River), il revient en France et entame une période faste. En 1967, il tourne Le Samouraï de Jean-Pierre Melville. Son rôle de Jef Costello, tueur à gages méthodique et silencieux, devient l’archétype du polar minimaliste et son interprétation, tout en contrôle, influence durablement le genre. L’année suivante, La Piscine (1968) de Jacques Deray le réunit à l’écran avec Romy Schneider, des années après leur rupture, renforçant leur statut de couple mythique. En 1970, Borsalino, qu’il produit et partage avec Jean-Paul Belmondo, est un immense succès populaire.
Dès le début des années 1970, Delon prend son destin en main en fondant sa société, Adel Productions. Il contrôle ses projets, choisit ses scénarios et s’aventure même dans la réalisation avec Pour la peau d’un flic (1981) et Le Battant (1983). Les années 1970 et 1980 le voient enchaîner les succès, notamment Monsieur Klein (1976), qui lui vaut les éloges de la critique, et Notre histoire (1984), pour lequel il reçoit le César du meilleur acteur.
Sa vie personnelle fut aussi tumultueuse que sa carrière. Après Romy Schneider, il épouse Nathalie Delon (1964-1969), avec qui il a son fils Anthony. Il partage ensuite la vie de Mireille Darc pendant quinze ans (1968-1983), avant de rencontrer le mannequin Rosalie van Breemen, mère de ses deux autres enfants, Anouchka (1990) et Alain-Fabien (1994). Il n’a cependant jamais reconnu la paternité d’Ari Boulogne, fils de la chanteuse Nico. Parallèlement, il bâtit un empire commercial sous la marque “Alain Delon”, vendant parfums, lunettes et accessoires, avec un succès colossal en Asie.
Les années 2000 marquent un ralentissement. Il brille à la télévision dans Fabio Montale (2001) et s’amuse de son image en jouant Jules César dans Astérix aux Jeux olympiques (2008). Sa carrière est couronnée d’honneurs : Césars, Ours d’or à Berlin (1995) et une Palme d’honneur à Cannes en 2019. Retiré de la vie publique après un AVC en 2019, alain delon s’est éteint dans sa résidence de Douchy-Montcorbon, des suites d’un lymphome. Il laisse derrière lui une filmographie de plus de 90 films et l’empreinte indélébile d’une icône absolue du cinéma.